Ce
roman, avertit son auteur, "n'est
pas conseillé aux personnes plus jeunes que le feu".
Il
rappelle en exergue de son livre qu’en Europe, entre le 10ème et le
18ème siècle, près d’un demi-million de femmes ont été condamnées au
bûcher sous le prétexte d’être des sorcières et d’avoir signé un pacte
avec le diable. Les accusations venant le plus souvent de leurs maris.
Il s’agit, écrit Andonovski, d’un des plus grands génocides dans l’histoire
de l’humanité dont on parle rarement, même de nos jours. Dans les bibliothèques,
il existe une modeste nomenclature d’une bibliographie cependant riche,
sous une formulation "juridique" symptomatique :
impotentio
ex maleficio,
(
l’impotence provoquée par la méchanceté et la magie… ).
C’est
l’histoire de Yovana de Macédoine et de son père Isaïe, le berger. Yovana,
esclave de Gjévadin le Bey, est vendue à Florian, un commerçant de Dubrovnik.
Elle part donc en compagnie de son père en Croatie où ils auront un
destin tragique. Yovana ou Johanne la Rousse sera accusée d’être une
sorcière et d’avoir conclu un pacte avec le diable, et son père Isaïe
d’hérésie et de complot avec le malin. Padre Benjamin, un théologien
croate et professeur à Paris, qui tombera amoureux de la jeune fille,
disparaîtra avec eux sur le bûcher en y attirant aussi l’inquisiteur.
Ainsi, la thèse selon laquelle la lumière est toujours suivie par son
ombre, c’est à dire l’obscurité, tout comme la mort suit la vie, et
le mal succède au bien, est confirmée.
Dans
le même temps, se déroule une histoire d’amour contemporaine entre La
Rousse du café "Londres" à Skopje et l’écrivain, c’est à dire
l’intellectuel. Ils représentent une sorte de pendant narratif du drame
amoureux historique.
Après
plusieurs centaines d’années les amoureux seront de nouveau ensemble.
En
dépit du sujet très provocant, celui des sorcières et celui des chemins
embrouillés de l’homme vers Dieu, mais aussi vers le Diable, l’auteur
écarte les "histoires faciles" qui flatteraient superficiellement
l’attention du lecteur. Au contraire. Le roman Sorcière est un
roman profond, métaphysique, sur l’homme écartelé entre le bien et le
mal. La question y est posée ouvertement : qui a besoin de ces fausses
accusations de complot avec le diable, de la dégradation totale et de
la destruction de la femme à travers l’histoire ? Ne s’agit-il pas tout
simplement de l’impuissance et de l’impotence de l’homme ?
La
particularité de ce roman tient aussi à une autre dimension : le rapport
entre le lecteur et l’auteur. D’où la question : pourquoi le lecteur
ne prendrait-il pas la plume pour éprouver lui aussi le risque du mot
et de l’écrit ? Vu sous cet aspect, le roman est très ouvert et non
conventionnel : le lecteur a la possibilité d’ajouter des lignes, d’agir
sur le destin des personnages, d’ "entrer" ou de "sortir"
librement du roman dans la réalité et vice versa. Le lecteur devient
un personnage romanesque, il n’est pas d’accord avec son propre destin,
il polémique sur le déroulement de l’histoire. Le livre évoque encore
le problème que posent le sens d’écrire et le sens de vivre. C’est pour
cela que l’auteur souligne que ce roman est "dans son état brut"
et qu’il s’agit d’un "cahier d’écrivain" soumis aux modifications.
Rien n’est fini, rien n’est définitif. C’est dans ce sens qu’il faut
voir les nombreux commentaires sous forme de dessins accompagnés de
légendes, d’images, de rébus, des e-mails etc.
Le
roman Sorcière fait partie de ces tendances mondiales qui détrônent
le roman classique. Exceptionnel par son esprit, authentique et audacieux
par sa construction, universel et lucide par ses messages, sans compromis
dans sa recherche de nouvelles voies, le roman Sorcière est d’une poésie
désarmante.
"Je
suis la terre", dit Yovana,
"toi,
tu es le ciel. Les védas nous unissent, comme des fils de feu..."
"Ce
matin, dit-elle encore,
nous
sommes nés en même temps que le soleil. Nous avons le même âge que lui".
Yovana
ne dit pas "j’aime", elle dit "je brûle". Le livre
de l’amour n’est pas un manuscrit de mots mais un manuscrit de feu.
Ce livre-là, inscrit sur la peau humaine, nous tue et nous fait renaître
éternellement ; il est véda et éclair, et notre empreinte dans la poussière
terrestre.
Le
roman Sorcière confirme une fois de plus à quel point les Bogomiles
( les Cathares des Balkans ) disaient
vrai en comparant notre monde à une arène où combattent avec férocité
deux grandes forces : le bien et le mal, Dieu et le diable. Sorcière
est un champ de bataille de ces forces en conflit permanent.
Sorcière
est un mystère romanesque, une grande allégorie métaphysique de notre
monde.
Dans
Sorcière, les époques et les destins s’entremêlent. Yovana, par
exemple, personnage du roman, devient tout d’un coup réelle, le livre-même
devient la réalité, la réalité devient un livre. Chaque chapitre, il
y en a 59, se distingue par sa particularité, mais il crée un rapport
avec les autres et, de cette façon, il représente dans le même temps
le passé, la fuite de ce passé, le présent et aussi l’anticipation de
l’avenir.
Quant
à la composition de son roman, Venko Andonovski suit l’avis du théoricien
du postmodernisme, Ihab Hasan, selon lequel "il faut supprimer
la tyrannie de l’unité dans la littérature", autrement dit elle
doit rester ouverte pour des citations stylistiques et des collages,
pour les effets de la théorisation. Séduit par les tendances esthétiques
d’Umberto Eco, Venko Andonovski crée une oeuvre ouverte, obligeant le
lecteur à participer à l’écriture de son roman. Ainsi tout se mélange,
les cartes de la terre avec celles du ciel, la réalité avec la fiction,
les personnages du passé avec ceux du présent.
Si
on devait décrire Sorcière en quelques mots on pourrait dire
: C’est une histoire sur le grain de bonheur qui se pose sur la paume
depuis l’espace et qui s’envole vers le non-retour si on le respire
d’une façon trop passionnée.
Celui
qui ne l’a pas vue – n’est pas né,
celui
qui l’a vue mais ne l’a pas goûtée – est mort,
celui
qui l’a goûtée – n’est pas sauvé car il va vivre.
Moi,
et peut-être Toi
Ce
roman est un best-seller en Macédoine.
EXTRAIT
1 : 
L'AUTEUR
: Venko
Andonovski
(
Voir aussi la proposition de traduction de la pièce Le
nombril du monde du même auteur.)